Les éclatants rayons d'un soleil estival perçaient les hauts feuillages des arbres, faisant resplendir le vert chatoyant de l'herbe. De nombreuses personnes étaient venues profiter de cette superbe journée pour se détendre au parc de Falcon. Cet endroit était un des seuls du centre-ville où l'on pouvait trouver un peu de verdure. Un espace clos qui renfermait la nature, au cœur de cette immense ville polluée.
Une jeune fille rousse aux grands yeux émeraude s'y promenait, passant au milieu de groupes d'enfants qui jouaient, et de familles qui pique-niquaient. Son pas allègre était rythmé par les perles de son bracelet qui s'entrechoquaient, et luisaient au soleil. Cette jeune fille se prénommait June.
Derrière elle des enfants étaient en train de s'amuser à se poursuivre. Elle se retourna pour les observer, faisant voler sa chevelure de feu. Durant un instant son visage de porcelaine se figea, et resta immobile, à les regarder. De leurs rires se dégageait un bonheur candide, qui lui parvint tel un souffle de nostalgie, lui rappelant des moments éphémères, douloureux souvenirs d'une jeunesse révolue. Elle avait le sentiment d'avoir grandi trop vite, et aurait voulu, juste pour quelques heures, redevenir une enfant. La douce lumière de cette fin d'après-midi qui pénétrait dans cette atmosphère rendait cette scène fascinante et June voulut l'immortaliser. Elle prit plusieurs clichés, sous divers angles, et jouait avec les lumières, afin de pouvoir capturer différentes visions de la partie de jeu des enfants. Et elle imaginait, à travers leurs visages celui qu'aurait pu avoir Matthias, son petit frère, si une maladie infantile ne l'avait pas tué sept ans plus tôt.
June prit une dernière photo, puis repartit. Elle ferma les yeux, et sourit en sentant le soleil innonder sa peau. Elle se sentait bien : ce soir les vacances commençaient, c'était presque parfait. Mais autour d'elle, toute cette nourriture omniprésente la dégoûtait. La vision de ces sandwichs dégoulinants de mayonnaise, ces doigts graissés de beurre, ces bouches pleines mastiquant salement des en-cas, la répugnait. Elle ne comprenait pas la satisfaction qu'éprouvaient ces gens à se délecter de tous ces aliments gras sur leurs plaids emmiettés, la salive pointant au coin des lèvres. June avait pourtant un peu faim mais préféra détourner les yeux, et contempler l'eau ourlée du lac. Le vent avait déposé des pétales à la surface de l'eau, qui resplendissait d'une belle couleur azurée à l'image du ciel. L'année scolaire avait touché à sa fin, ce qui lui procurait comme une injection de liberté. Elle continuait sa promenade, de sa démarche légère, les pensées divagantes.
Soudain Eva surgit derrière elle en lui chatouillant les hanches.
Eva, celle qui restait la plus importante, malgré le temps qui semblait parfois les éloigner. Eva, et ses mots si tendres, toujours réconfortants. Eva, la première à être venue vers elle lors de son arrivée en Angleterre. Eva, et ses longs cheveux noir ébène dans lesquels il lui arrivait de pleurer, lorsqu'elle s'effondrait contre son épaule.
Elles échangèrent quelques mots et rejoignirent d'autres adolescents installés un peu plus loin. La plupart d'entre eux étaient dans la classe d'Eva, et June ne les connaissait pas beaucoup. Elle déposa sa besace et s'assit au hasard à côté d'un garçon aux cheveux châtains négligeamment décoiffés, qui jouait de la guitare. Elle resta à ses côtés, tout au long de la ballade qu'il jouait, comme bercée par les notes. Lorsqu'il acheva son morceau, elle lui sourit tendrement.
"Hey tu joues très bien ! J'aime beaucoup ce morceau.
- Ah merci... c'est cool que tu écoutes Oasis, répondit-il avec un sourire gêné.
- En fait je ne te connais quasiment pas, reprit-il.
- Moi non plus, je sais juste que tu t'appelles Adam, et c'est tout...
- Tu devines peut-être que je suis passionné par la musique. Mais toi, parle-moi de toi."
June affronta sa timidité et lui parla franchement, sans pour autant se dévoiler. Une heure s'écoula sans qu'ils s'en rendent compte. Ils s'étaient sentis comme hors du temps.
"C'est drôle, dit Adam, nous nous sommes croisés tous les jours cette année, nous ne nous regardions jamais dans les couloirs du lycée, et nous restions comme des inconnus. Alors que maintenant, j'ai l'impression de me sentir proche de toi.
- Oh, c'est vrai ?"
June sentit son coeur battre dans sa poitrine. Ce garçon était vraiment différent de tous les autres. Il fallait qu'elle se lance.
"Tu as raison, c'est dommage. Mais il n'est jamais trop tard pour apprendre à se connaître."
Le visage d'Adam se fendit en un sourire.
"Viens", lui ordonna-t-elle en se levant.
Il aspira une dernière bouffée, écrasa sa cigarette et tendit la main vers elle pour qu'elle l'aide à se relever. Leurs visages se rapprochèrent pendant que leurs doigts s'effleuraient.
"Où m’emmènes-tu ?
- Tu verras, suis-moi."
Il garda la main dans la sienne et tous deux marchèrent côte à côte jusqu'à arriver au pont, qui se situait du côté opposé du parc, dans un coin un peu plus isolé. Ils grimpèrent sur le rebord, pour s'y asseoir. Des poussières de pollen volaient devant leurs yeux.
"Tu vois, d'ici on a une belle vue d'ensemble sur tout le parc, lui fit remarquer June.
- C'est vrai, je n'étais jamais venu sur cette passerelle avant..."
Il marqua une pause et observa l'eau trouble.
"Tu sais, je vis dans un quartier de la banlieue de Nottingham. Et derrière chez moi, il y a une grande colline qui surplombe la ville. J'aime y venir pour être tranquille, réfléchir. J'y trouve de l'inspiration... Un jour je t'y emmènerais, si tu veux. Une nuit où les lumières de la ville éclaireront le ciel."
Leurs regards se croisèrent.
"Tu écris ? demanda June intéressée.
- Oui, enfin j'essaie. C'est drôle, je n'avais jamais parlé de ça à quiconque...
- Ah ?
- C'est peut-être parce que tu m'inspires confiance", déclara-t-il.
Un silence gêné s'installa entre eux.
"J'ai froid", dit June.
Il parut étonné.
"Il fait si bon pourtant !
- J'ai toujours froid...
- Ce n'est pas normal."
June sentit un malaise et regretta ses paroles. Elle fit semblant de ne pas remarquer son air perplexe et lui sourit.
"Adam ?
- Hum.
- Si je saute, tu sautes aussi ?"
Il la regarda avec surprise, se mettre en équilibre sur le rebord.
"Comme pour tout quitter, mais pour de faux..."
Elle se laissa tomber en avant dans l'eau. Sans doute était-elle insouciante. Adam sauta à son tour, et tous deux nagèrent ensemble, riant d'allégresse, replongés dans l'enfance, profitant pleinement du bonheur de l'instant. Et à ce moment-là, June se sentit heureuse, oui heureuse, comme jamais. Soudain Adam se rapprocha d'elle, et tendit son visage vers le sien, sur lequel coulaient des perles d'eau. Leurs lèvres humides se frôlèrent, puis ils se mirent à rire.
"L'eau est gelée, nous sommes un peu fous non ?
- Je sais, enfin il paraît que je suis un peu folle, répondit-elle.
- Allez sortons."
Il lui prit la main et ils traversèrent ensemble le parc en courant, frigorifiés, pour rejoindre les autres. En les voyant arriver, Eva reçut comme un coup au coeur. Une douleur profonde, instantanée. C'était la première fois qu'elle voyait June avec un garçon.
"Mon Dieu, j'ai froid... frissonna June, dont les mains étaient violettes.
- Tiens, prends ma veste. Tu me la rendras plus tard, ne t'inquiète pas !
- Merci... Bon je dois rentrer.
- Déjà ?
- Oui...
- Je te raccompagne ?
- Mmh si tu veux."
Et ils partirent, les pieds nus dans l'herbe.
En traversant la rue, ils se retournèrent pour regarder leur lycée, une dernière fois. Ils songèrent à cette année scolaire qui s'achevait, emportant les souvenirs, ceux qui font mal, ou ceux qui rendent le coeur plus gai. En voyant devant lui le lycée de Pricebelt, Adam vit le décor de son année passée. De ses rencontres. Des premiers flocons de neige, des premiers rayons du printemps. Et June revit des images de ses rires, de ses pleurs... Parfois la fatigue et la tristesse rendent nostalgique, pensa-t-elle.
"Qu'est ce que tu fais cet été ? demanda-t-elle.
- Au mois d'août je vais en Hollande avec mes parents. Et toi ?"
- Je ne sais pas encore. Je n'ai rien prévu.
- Et si on allait à la plage, la semaine prochaine ?
- Et on plongerait à nouveau dans l'eau glacée ? plaisanta-t-elle.
- Oh, on pourrait se contenter de rester dans les dunes..."
Il lui fit un clin d'eil.
"On en reparlera alors.
- J'habite ici, au numéro 12."
Un silence gênant s'imposa jusqu'à ce qu'ils parviennent sur le pas de la porte.
" Tu viens à la fête de Lee demain soir ?
- Bien sûr, j'y serai.
- OK. A demain alors..."
June déposa un rapide baiser sur sa joue et rentra dans sa maison. Une fois la porte refermée, l'émotion la troublait encore. C'était un coup de foudre, qui venait de s'abattre sur elle, en ce jour si particulier. Le 27 juin. Elle grignota un reste de riz et une pomme puis fila se doucher.
Elle se déshabilla rapidement, pour ne pas avoir à remarquer que son soutien-gorge devenait vraiment trop grand pour elle, et que son ventre était trop plat. C'était comme si elle avait retrouvé son corps d'enfant. Elle n'avait maintenant presque plus de poitrine, et ses règles s'étaient interrompues depuis plusieurs mois. La féminité et la sensualité avaient quitté ce corps. Et cela l'inquiétait, malgré elle, car elle savait que cette aménorrhée annonçait un danger pour sa santé, et cela lui faisait prendre conscience qu'elle ne maîtrisait plus ce qu'elle faisait. Mais elle maigrissait, encore. Elle se pesait environ deux fois par semaine, constatant sans surprise qu'elle perdait un peu de poids à chaque fois. Pour ne pas inquiéter sa mère, elle lui mentait, la dupait constamment, allant jusqu'à donner à son chat des entremets, pour lui faire croire qu'elle les avait mangés. Allez tiens mon minou.
Bien sûr ensuite elle prenait soin de nettoyer parfaitement sa gamelle. June en fait, ne mesurait pas la gravité de ses actes. Un jour une de ses professeurs, qui avait remarqué qu'elle était amincie, lui en avait fait la réflexion à la fin d'un cours. Elle semblait s'inquiéter pour elle, mais June lui avait répondu que non, elle allait très bien. Cette remarque l'avait tout de même fait paniquer. Depuis elle appréhendait le regard des gens qu'elle connaissait, de sa famille ou de ses autres professeurs. Elle allait mal, bien sûr, mais elle était incapable de se confier, de peur des réactions, car elle éprouvait une honteuse culpabilité de son état. Alors elle oubliait, enfin elle essayait, en se réfugiant dans la musique, le dessein. Mais elle était confrontée à ce problème vis-à-vis de la nourriture chaque jour. Maigrir. La seule chose qu'elle avait l'impression de savoir faire. Cela devenait une obsession. Désormais quand les gens la verraient, ils pourraient se dire qu'elle, elle est mince. Elle avait au moins réussi cela. Et peu importe ses problèmes relationnels, ses plus profondes peines. Elle les dissimulait. Et au moins, aux yeux des autres, elle semblerait parfaite, car June ne négligeait jamais son apparence.
Elle fit couler de l'eau brûlante sur son corps décharné, comme pour effacer ces idées noires, et repensa à ce qui venait de se passer. Tout cet après-midi s'était imprimé dans son esprit comme un rêve éveillé. Etait-ce cette atmosphère, anormalement étouffante, qui avait influé sur le cours des choses ? La rencontre avec Adam lui avait semblé être une révélation. Le temps de quelques heures, elle avait délaissé ses problèmes, s'était un peu dévoilée. Cela avait duré juste quelques heures.
Ce soir-là elle se sentait fatiguée, et avait décidé de s'installer devant un DVD. Elle sélectionna un film d'animation et s'allongea sur le canapé.
Le sommeil l'emporta peu de temps après la fin du film, et elle s'endormit, comme toutes les nuits, la faim au ventre.
Vers 8h, Eva se réveilla en sursant. Comme souvent. Elle descendit se préparer un thé. Elle mit la bouilloire en marche, et prit un sachet d'un geste lent, tout en allumant le poste de radio. Elle versa l'eau sur le filtre, et demeura assise, face à son bol, le temps de l'infusion. Pendant un moment elle resta immobile, le regard perdu dans l'eau limpide. Elle n'entendait même pas la radio. Elle pensait à June. Elle avait besoin de lui parler, de lui confier ses problèmes, ses craintes, surtout à propos de sa famille. Elle aurait aussi vuolu la prendre dans ses bras... Puis tout d'un coup elle sortit de sa rêverie, et la musique de la radio lui parvint brusquement. Elle commença à boire son thé verveine. C'est décidé, elle devait arrêter de songer à elle. Il lui semblait que June n'avait jamais vraiment semblé s'intéresser aux garçons, mais elle s'était trompée. Elle devait s'y faire. Elles étaient justes amies, enfin meilleures amies. Et les choses ne changeraient pas. Même si leur relation devenait moins fusionelle qu'elle n'avait été. Elle prit la décision de l'appeler afin qu'elles se voient en fin d'après-midi.
En se réveillant June but un café noir. Puis, comme souvent lorsqu'elle disposait d'une matinée de libre, elle alla courir. Rien de tel pour être en forme... Elle avait l'habitude de courrir longtemps, ce qui lui permettait de faire le vide dans ses pensées. Elle écoutait souvent des morceaux d'électro sur son baladeur, et accélérait lors des passages qu'elle préférait. Elle courrait sur les trottoirs de quartiers en périphérie de la ville. Elle avait l'impression que c'était peut-être ça, le bonheur. Courrir où elle voulait, librement, au son de ses groupes préférés.
Adam s'était assis sur le tapis du salon. Il essayait de composer, mais ne parvenait pas à mettre des paroles sur ses mélodies. Il pensait à cette fille, June. Elle l'attirait et l'inquiétant en même temps. Les neuf coups de la vieille horloge en bois du séjour le sortirent de sa rêverie. Il réalisa qu'il était temps pour lui de se changer avant d'aller à la soirée. Il se regarda dans l'imposant miroir de la pièce, et jugea que le jean cigarette qu'il portait conviendrait très bien. Il enleva son cardigan et enfila un tee-shirt blanc imprimé. Il agrémenta sa tenue d' un collier de perles afin de le mettre en valeur. 21h05, il était prêt.
"Tu ne dînes pas ?
- Je mangerai chez Eva.
-June, ma chérie... tu ne manges pas assez.
- Ne dis pas ça, je me porte très bien, dit-elle d'un air désabusé. Bon, je reviendrai sans doute dans la nuit, à moins que je ne dorme chez Eva."
June saisit son sac et alla embrasser son père.
Elle partit, prestement, ne ressentant même pas qu'elle avait faim, car cette sensation était en fait quasi permanente. Elle avait tout de même mangé un peu de pain, pour tenir.
Arrivée chez Eva, elle salua sa mère puis la rejoignit à l'étage. Eva s'était fabriqué un serre-tête. Elle avait cousu de jolies perles grises et de petites plumes sur un bandeau bleu électrique. Les deux jeunes filles filèrent se préparer dans la salle de bains, légèrement excitées à l'idée de venir à cette fête.
"Je peux te coiffer si tu veux ! proposa Eva.
- Oh avec plaisir... ça me rappelle quand nous étions plus petites.
- Voyons... comment pourrais-je te coiffer ? J'hésite entre un chignon ou une coque crêpée sur le haut du crâne. Oh, on verra bien, je commence par te démêler les cheveux."
Elle peigna soigneusement la longue chevelure de son ami, qui, peut-être était-ce dû à la faible lumière de la salle de bains, lui semblait plus terne que d'habitude. Mais bientôt elle s'aperçut que de nombreux cheveux avaient été arrachés. Elle finit de démêler le côté droit de la tête de son amie, puis retira le peigne. Elle y vit de longues mèches, capturées dans les dents. Eva eut un frisson. Elle avait remarqué que depuis quelques mois maintenant, son amie avait changé physiquement. Elle avait maigri. Seulement Eva n'arrivait pas à lui en parler, de peur de la blesser. Elles étaient pourtant meilleures amies, mais il y avait comme un fossé entre elles, sur certains sujets. Elles n'évoquaient jamais leur intimité, et faisaient parfois semblant de ne pas avoir de problèmes pour ne pas les évoquer. Inconsciemment, elles s'éloignaient.
"Tu es mieux les cheveux détachés, tout simplement.
- D'accord, je te fais confiance, merci.
- Et puis il va falloir se dépêcher, nous arriverons encore les dernières !
- OK, je me poudre le visage et c'est bon."
June étala délicatement son fond de teint, puis un blush rosé sur ses joues creuses. Le maquillage dissimulait sa triste mine fatiguée. Elle se cachait derrière ce masque pour dissimuler ses cernes, son visage éteint. Elle remit une dernière de mascara. Ce soir-là, comme toujours, elle avait pris soin de sa tenue, vêtue d'une jupe qu'elle portait haute, dans laquelle elle avait rentré un chemisier blanc à jabot. Sa silhouette paraissait encore plus élancée avec ses talons. Elle était parée de multitudes de bijoux en or.
Eva la trouva splendide. Elle aussi avait soigné son style pour cette soirée, et avait choisi une robe blanche légère ajustée sur des leggings gris. June lui dit sur le ton de la plaisanterie :
"Bon, on y va ma baby-doll ? Attends, tu ne devrais pas mettre ce collier."
Elle le retira, et noua à la place un foulard de soie à son cou. Eva sentit ses mains, toutes douces, au contact de sa peau.
"Merci, c'est parfait comme ça."
Elle enfila une paire d'escarpins, puis les deux jeunes filles rejoignirent l'arrêt de bus devant la maison.
Une pluie fine enveloppait la ville lorsque le bus de Bulwell arriva. June et Eva montèrent à l'étage où certains passagers les regardaient étrangement, mais elles n'y prêtèrent pas attention, et s'installèrent à l'avant, la tête haute. June observait les quartiers qui défilaient, qui se ressemblaient tous, avec leurs maisons en briques rouges entourées de haies. La chaleur du bus condensait la buée sur la vitre. Eva souffla contre la vitre froide, et y écrivit les trois lettres de son prénom du bout de ses doigts. Au fur et à mesure que le bus quittait la banlieue, il s'approchait du centre-ville où abondaient des restaurants de nourriture à emporter, des pizzerias, des kebabs, des fast-foods, des cafétérias, tous les endroits qui répugnaient June. Son regard se perdit au loin. Puis il revint sur la vitre, et elle approcha ses doigts de la vitre, puis compléta le nom de son amie : EVASION.
"Qu'est ce que ça veut dire ?
- C'est un mot français qui signifie évasion.
- Tu aimerais retourner en France ?
- Oh oui, si tu savais..."
June se vit apparaître sur l'écran à côté du conducteur. Les caméras de la ville la mettaient mal à l'aise, elle n'aimait pas l'idée d'être filmée en permanence. Elle se sentait parfois apeurée lorsqu'elle rentrait seule le soir, dans cette immense ville où la criminalité était très forte. Nottingham la terrifiante, où retentissaient jour et nuit les alarmes de la police. Nottingham, et ses caméras sur les feux, dans les centres commerciaux, les lycées, les trasports en commun. Partout. Cette oppression perpétuelle était une des causes pour lesquelles June aurait aimé retourner vivre en France. Cela faisait maintenant cinq ans qu'elle vivait ici, mais elle se sentait toujours constamment espionnée lors de ses déplacements.
Le bus tournait vers East Dale, elles devaient descendre.
Les paillettes déposées sur ses paupières venaient peu à peu se déposer sur ses cils. J'ai des étoiles dans les yeux, pensa-t-elle, amusée.
"C'est par ici je crois.
- Oui regarde, on voit de la lumière au bout de la rue !"
Plus elles s'approchaient, plus la musique devenait forte. Elles entrèrent dans la maison sans sonner. Une atmosphère aphrodisiaque, dans une dimension parallèle, s'offrit à elles lorsqu'elles franchirent la porte. La vaste pièce était presque obscure, sauf lorsque des spots projetaient dans leurs yeux des lumières aveuglantes. Il y avait dans la maison un nombre impressionnant de jeunes, tous affichant des tenues provocantes, osées, aux couleurs criardes, parfaite illustration de la fin du port de l'uniforme. Eva se mit directement à danser, et fut bientôt rejointe par un garçon un peu plus âgé. La musique devenait trop forte, jusqu'à en devenir insupportable.
Adam cherchait June des yeux. Que fait-elle ? Elle ne m'a pas menti, pourtant, pensa-t-il. Il ne se sentait pas d'humeur à danser, et voulait trouver un coin calme pour appeler Eva. Il s'assit dans une pièce assez isolée à l'étage pour pouvoir téléphoner. Une sonnerie, deux sonneries, trois. Elle ne répondait pas. Putain, se dit-il. Il attendit, et essaya à nouveau de l'appeler. Mais il tomba encore une fois sur son répondeur. Il décida de lui envoyer un texto, puis alla se poster sur le balcon qui donnait sur la rue, pour respirer un peu d'air frais et guetter les gens qui arrivaient encore. Mais il ne vit personne entrer dans la maison. La nuit s'imposait, noire comme l'oubli. Soudain il entendit des gens qui arrivaient dans la chambre. Il s'agissait de deux garçons de son lycée.
"Hey tu aurais du feu ? demanda l'un d'eux.
-Oui.
-Merci", réponda-t-il en s'allumant un joint.
Une douce folie s'emparait de l'esprit de June, ennivré par la tequila. Elle se sentait bien, enfin, c'est dont elle avait l'impression, et elle se laissait aller à danser, en songeant à Adam. Est-il ici ou pas ? Serait-il content de me voir ? Elle entreprit alors de le chercher, et la perspective de l'inviter à danser, de passer la soirée avec lui l'emplissait de joie. Elle monta l'escalier, pensant qu'il se trouvait peut-être à l'étage. Elle ouvrit une à une toutes les portes des chambres, jusqu'à le trouver enfin dans l'une d'elles. Il était assis, en train de fumer avec d'autres gens qu'elle connaissait vaguement.
"C'est qui elle ? demanda un des garçons du groupe en la voyant ouvrir la porte.
- T'en as jamais entendu parler ? C'est June Browke, la tarée du bahut... Il éclata d'un rire gras.
- Paraît qu'elle est anorexique." ajouta l'autre garçon à ses côtés.
En entendant ce mot, le visage de June se décomposa. Quelque chose se brisa en elle. Elle se sentit défaillir.
"Mais fermez vos gueules ! s'emporta Adam. Vous ne la connaissez même pas, ne dites pas de conneries, putain !"
Il se leva mais c'était trop tard, le visage de June s'était déjà décomposé. Elle se sentait trahie. Par qui ? Peu importe, tout le monde parlait dans son dos. D'un coup, toutes ses craintes avaient ressurgi, une grande vague de panique l'avait engloutie. Elle sentait ses yeux lourds de chagrin, prêts à se déverser de toute sa peine. Sa vue se troubla, les images devenaient floues, et ça y est, elle craquait, car c'en était trop, elle n'en pouvait plus, elle se sentait complètement perdue, en avait assez de lutter, de toujours devoir se mentir. Ce régime ne lui paraissait plus être une si bonne idée, mais c'était trop tard désormais. Rien ne pouvait plus l'arrêter, pas même sa conscience. Alors elle s'enfuit, dévala l'escalier, sans prendre la peine d'être discrète. Tant pis si Eva la voyait quitter la fête sans explication. Elle disparut dans la masse, se faufila entre les gens, parvint jusqu'à la porte et s'enfuit à travers la nuit.
Le ciel déversait sur la ville une pluie plus soutenue. June courut le plus vite possible à travers les rues, sous ces nuages déchaînés. Elle ne tint pas très longtemps à cette cadence, et fut donc contrainte de marcher. Elle ne savait même pas où elle allait, la tête lui tournait. Adam la poursuivait, lui criait des mots qu'elle ne comprenait pas. Il la rattrapa facilement, au niveau du stade de football. Il lui prit le bras pour la retenir. Ses mots et ses gestes étaient plein de douceur, il voulait l'apaiser, cette fille trop fragile. Elle commença à vomir. Ce n'était pas agréable, mais cette fois-là le froid et son état d'ébriété lui procuraient comme un effet anesthésiant. Il remarqua en l'aidant à se relever qu'elle était vraiment, très légère.
"Tu ne peux pas rentrer chez toi comme ça, je ne veux pas te laisser. Tu vas venir dormir chez moi, d'accord ?" lui dit-il en la prenant par l'épaule.
Elle ne répondit pas et se laissa guider.
Elle s'endormira vingt minutes plus tard, seule dans le grand lit d'Adam, qui lui s'était allongé sur un matelas à côté.
A son réveil, June mit un certain temps à réaliser qu'elle avait passé la nuit chez Adam. La panique éprouvée la veille ressurgit instantanément. Ce sentiment, mêlé à la honte qu'elle éprouvait vis-à-vis de son état, la poussa à quitter dès lors la maison d'Adam. Elle partit sans un bruit, pour ne pas le réveiller.
Elle se souvenait de ses yeux. Bleus. Comme s'ils étaient remplis de larmes. Ils savaient. Leur reflet était d'ailleurs étrange, comme irréel. Leur clarté, par un pouvoir inconnu, pouvait éclairer la plus sombre des âmes. Un regard bouleversant d'intensité... Elle rentra chez elle, triste, sous cette froide pluie anglaise.
En arrivant, elle fouilla les placards de la salle de bain, à la recherche d'un Aspégic. Oh, juste un seul, ou peut-être deux, pour calmer le mal. Elle n'avait qu'une envie, que la journée se finisse, au plus vite. Pour l'oublier. La pluie cessa temporairement.
Les lendemains de soirée rendaient souvent Eva léthargique. Les horaires étaient bousculés, elle n'avait plus vraiment de repères. Elle se réveilla vers midi, réalisant que la chambre qu'elle occupait était vide. Elle contempla par la fenêtre l'épais brouillard, qui semblait à l'image de ses souvenirs de la veille.
Lorsqu'elle quitta la maison, les nuages se mirent à déverser une pluie fine et monotone. Pourtant Eva s'en fichait. Elle n'était pas encore totalement dégrisée, et marcha d'un pas mal assuré jusque chez elle. Ses cheveux étaient emmêlés et du rimmel coulait sous ses yeux. Soudain à l'angle de la rue elle vit Adam. Il la rejoignit et ils s'arrêtèrent. Il lui fit une place sous son parapluie.
"Oh Eva, tu vas prendre froid ! Ta robe sera toute trempée.
- C'est pas grave... Oh, au fait, je suis désolée, je n'ai reçu tes messages que ce matin. D'ailleurs je ne t'ai pas vu de la soirée."
Et June non plus, pensa-t-elle.
- Je suis parti tôt... bon je suis désolé je dois filer.
- Ah ?
- Je dois passer chez June, elle a oublié de me rendre ma veste avant-hier.
- D'accord, vas-y alors. De toute façon je dois me dépêcher aussi, mes parents vont hurler...
- Fais attention à toi."
Ils restèrent un instant à se contempler, ne voulant pas quitter ce parapluie qui les protégeait des milliers de gouttes qui jaillissaient du ciel. Elle voulait le prendre dans ses bras, pour le remercier d'être si gentil, et parce que parfois les contacts humains font du bien, quand ça ne va plus. Il voulait lui dire qu'elle comptait encore beaucoup pour lui, même si entre eux c'était parfois compliqué. Mais la pluie les pressait.
"On se voit demain.
- Je t'appelle.
- Oui, c'est ça..."
Ils partirent dans des rues opposées.
Eva regardait les lampadaires de la rue. Plus elle avançait, et plus elle avait l'impression qu'ils bougeaient. La fatigue mettait vraiment dans un drôle d'état.
Elle se rappela une nuit où elle s'était trouvée dans cette même avenue avec June, deux ans plus tôt.
Le halo de lumière que diffusait le lampadaire rendait visibles de fines goutelettes de pluie, et Eva et June étaient venues se placer sous ce triangle blanc, brillant, dont la base se dissipait.
"Quelle heure est-il ? lui avait demandé June.
- 00h59.
- Fais un voeu.
- Pourquoi ?
- Fais un voeu, et penses-y très fort, n'arrête pas d'y penser jusqu'à ce que le lampadaire s'éteigne."
Quinze secondes plus tard, toutes les géantes bougies de la rue s'étaient éteintes simultanément, comme si on avait soufflé dessus.
Épuisée, June s'allongea sur son lit, et commença à pleurer. Face à elle se dressait un mur recouvert de photos. Certaines représentaient des paysages de tous genres, d'autres des maisons, ou bien des personnes. Elles étaient tantôt en coulour, tantôt en noir et blanc, ou bien prises de nuit. Ces clichés représentaient des situations de la vie de tous les jours. On pouvait trouver une étudiante qui attend son bus un jour de temps gris, ou une femme noire tenant par la main son enfant. A côté de celle-ci était punaisée une photo surexposée d'un jeune couple passant près d'un takeaway. Mais sur ces photos, on retrouvait surtout des enfants.
Le sommeil emporta June de nouveau, pour quelques heures. A son réveil elle resta dans sa chambre.
Un peu plus tard trois coups retentirent à la porte. Elle n'avait aucune idée de l'heure qu'il pouvait être.
"C'est qui ?
- C'est moi." répondit une voix grave.
Adam.
Il parut gêné en la voyant, vêtue seulement d'un large tee-shirt de David Bowie, dans lequel elle flottait. Elle était en train de dessiner, allongée sur son lit. Il voyait juste son corps, un corps affaibli, qu'on aurait voulu secourir.
"Je ne te dérange pas ?
- Non."
Il remarqua immédiatement qu'elle paraissait très triste, comme perdue au milieu du désordre de sa chambre, où traînaient des livres, des vêtements, des chaussures, des magazines. C'était la première fois qu'il entrait dedans, et il fut intrigué par la décoration. Un de ses murs était recouvert de photos, certainement celles qu'elle avait prises. Mais sur les autres étaient accrochées des centaines d'images de mode, de tailles différentes, disposées les unes sur les autres. Des défilés, des shootings, et des publicités pour des parfums, des vêtements ou encore de la lingerie... Tous les mannequins qui posaient étaient parés de somptueux vêtements, et de nombreux accessoires. Leurs cheveux étaient longs, brillants, leurs visages trop maquillés. Elles avaient des expressions figées. Qu'elles fussent souriantes ou pas, et quelque fut leur position, elles étaient toutes élégantes, gracieuses, grandes et minces. L'effet produit était très particulier, mais tout de même beau, et attirait l'œil. Cependant une des affiches attira l'attention d'Adam. C'était une photo de Vlada Roslyakova qui défilait pour Balenciaga. Quelque chose clochait chez cette fille, elle était tellement maigre qu'elle en perdait sa grâce. Son visage était d'une pâleur à faire peur. Ses yeux semblaient regarder un point fixe, droit devant elle. Soudain Adam se sentit un peu mal à l'aise, au milieu de toutes ces images, comme observé par des inconnus. Mais désormais il avait compris, il savait que June avait un problème, qu'il devait l'aider.
"Comment vas-tu ?
- Bien, répondit-elle en esquissant un sourire timide.
- Non, c'est faux."
Elle se détourna, fit face à son miroir. Ses yeux partaient dans le vague de son propre reflet. Puis son regard croisa celui d'Adam à travers la glace.
"Tu sais, June, si je te dis ça c'est parce que je tiens à toi.
- Oublions tout cela s'il te plaît, je ne veux plus y penser."
Et elle plongea la tête dans ses mains.
Je crois que je l'aime, se dit-il.
Adam remarqua qu'il y avait un vinyle de David Bowie dans le tourne-disque. Il le mit en marche, et après un petit clapotement, la mélodie de Starman envahit la pièce. Il s'approcha de son amie, lui passa le bras autour des épaules, elle enfouit sa tête contre sa poitrine. Ils restèrent enlacés ainsi longtemps, dans ce voyage au cœur de leurs pensées les plus intimes. Ils respiraient dans le même souffle, l'un sentant les pulsations du cœur de l'autre. Cette étreinte était pour June la promesse que tout s'arrêterait.
